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Lire pour être libre

Peu après mon arrivée chez Mme Auld, elle eut la bonté de commencer à m’enseigner l’alphabet. Après quoi, elle m’aida à épeler des mots de deux ou trois lettres. J’en étais à ce point-là de mes progrès, quand M. Auld découvrit ce qui se passait et s’opposa à ce que Mme Auld m’en enseignât davantage, en lui disant, entre autres choses, qu’il était défendu aussi bien que dangereux d’enseigner à lire à un esclave. Je me sers de ses propres expressions : « Plus on donne à un esclave, dit-il, plus il veut avoir. Un nègre ne doit rien savoir, si ce n’est obéir à son maître et faire ce qu’on lui commande. La connaissance gâterait le meilleur nègre du monde. Si vous enseignez à lire à ce nègre (il parlait de moi), il n’y aura plus moyen de le maîtriser. Il ne serait plus propre à être esclave. Il deviendra tout de suite indisciplinable et ne serait d’aucune valeur pour son maître. ». Il ajouta une phrase qui me résonna longtemps dans la tête et me fit connaître des nuits de désespoir : « Le savoir ne pourra faire aucun bien à ce nègre, ni à aucun autre. Il lui fera au contraire beaucoup de mal. Il le rendra mécontent de son sort, frustré, malheureux, insupportable à ses maîtres. »

Ces paroles pénétrèrent profondément dans mon cœur. Elles y éveillèrent des sentiments qui dormaient en moi et elles firent naître une suite de pensées entièrement nouvelles.

C’était une révélation inattendue et spéciale, qui expliquait des choses obscures et mystérieuses, contre lesquelles mon jeune esprit avait lutté, mais avait lutté en vain.

J’étais hanté par une interrogation fort embarrassante : d’où l’homme blanc tirait-il la puissance de faire de l’homme noir son esclave ? Désormais, j’entrevoyais la réponse.

Dès ce moment je comprenais le sentier qui mène de l’esclavage à la liberté. C’était justement ce qui me manquait. Si, d’un côté, j’étais triste, à la pensée de perdre l’aide de ma bonne maîtresse, de l’autre, je me réjouissais en songeant à la révélation inestimable que, par l’effet du hasard, je devais à mon maître. Je savais qu’il me serait très difficile d’apprendre sans maître, mais je me décidai une fois pour toute à apprendre à lire, quelles ques soient les peines que cela me couterait. Quand M. Auld avait parlé à sa femme des mauvaises conséquences qu’aurait l’instruction qu’elle voulait me donner, il l’avait fait avec un ton si décisif, si convaincu que je compris toute l’importance de cette affirmation. C’était la meilleure manière possible de me persuader que je pouvais compter avec la plus grande confiance sur les bienfaits que m’apporterait l’apprentissage de la lecture. Ce qu’il craignait le plus, je le désirais le plus. Ce qu’il aimait le plus, je le haïssais le plus. Ce qui était pour lui un grand mal, qu’il fallait éviter avec soin, était pour moi un grand bien, qu’il me fallait chercher sans attendre. Il me fallut avoir recours à divers stratagèmes pour apprendre à lire et à écrire. Je n’avais aucun maître régulier. Ma maîtresse avait, conformément aux conseils et aux ordres de son mari, non-seulement cessé de m’instruire elle-même, mais interdit à tout le monde de le faire. L’esclavage nie l’humanité de l’esclave. Elle détruit celle du maître. Ce cœur tendre devint, aussi dur qu’un rocher et la douceur de l’agneau fit place à la férocité du tigre. Elle n’était jamais si irritée que lorsqu’elle me semblait croire que c’était-là qu’était le danger. Un jour, je l’ai vue s’élancer vers moi avec une fureur de fauve pour m’arracher un journal avec violence.

Mais moi, j’avais fait le premier pas ; ma maîtresse, en m’enseignant l’alphabet, m’avait mis sur la voie ; désormais nul obstacle ne pouvait m’empêcher d’aller en avant. Le plan que j’adoptai, et qui me réussit le mieux, fut de me faire des amis de tous les petits garçons blancs que je rencontrais dans les rues. Je faisais des enseignants de tous ceux que je pouvais. Lorsqu’on m’envoyait en commission, je courais une partie de la route pour avoir le temps de prendre une leçon avant mon retour. En outre, j’avais l’habitude d’emporter du pain avec moi, car il y en avait toujours assez dans la maison, et on n’en refusait pas aux esclaves qui devaient renouveler leurs forces ; sous ce rapport-là, je me trouvais beaucoup mieux traité que bien des pauvres enfants blancs du voisinage. Ce pain, je le donnais à ces chers affamés, qui, en récompense, me donnaient le pain plus précieux de l’instruction. J’éprouve une forte tentation de faire connaître les noms de deux ou trois de ces garçons, comme preuve de l’affection et de la reconnaissance que je leur porte ; mais je me tais pour ne pas leur nuire, car c’est un crime presque impardonnable dans ce pays chrétien que d’enseigner à lire aux esclaves.

Frederick Douglass
Mémoires d’esclave
Ouvrage disponible sur BiBook

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